Ca devait arriver.

Je craignais que ça arrive, mais je ne pensais pas.

Je pensais être plus forte. Je pensais pouvoir faire semblant encore quelques années. Ne rien montrer, ne rien laisser filtrer, faire comme si.

Je l'ai fait pendant si longtemps, je pensais que ça tiendrait encore.

J'ai ouvert une brêche, un jour, dans cette forteresse. Une brêche que je pensais toute petite, juste pour aller voir à l'intérieur ce qui pouvait exister. Pensant pouvoir la refermer vite fait si ce que je voyais ne me plaisait pas ou me faisait peur.

Et j'ai vu.

D'abord un peu.

Puis un peu plus. Ca m'a bien plu, ce que j'ai vu, mais ça m'a fait très peur. Je n'ai pas réussi à refermer la brêche, je devais comprendre.

Aujourd'hui la brêche s'est transformée en un trou béant, un truc immense qui laisse passer tous ces assaillants bien plus forts que moi : les émotions.

Plein d'émotions, bien plus fortes que tout ce que je connaissais jusque là. Rien de vraiment inconnu, mais qui me dépassent par leur force, par leur soudaineté, par leur intensité. Qui me fragilisent.

Et c'est bien là le problème.

Moi qui étais (paraissais ?) si forte, toujours souriante, celle qui gère toutes les difficultés, qui ne panique pas, qui prend des décisions rapidement, qui est débrouillarde, qui trouve toujours des solutions même quand tout paraît inextricable. Celle qui a de l'audace, qui prend son téléphone pour dire ce que les autres ne disent pas, qui fédère. Celle qu'on écoute et à qui on demande conseil. J'étais cette fille-là, et je ne le suis plus. Ou plus exactement, je jouais à être cette fille-là, et je n'arrive plus à jouer.

A ce jeu je suis la seule perdante. Ca arrange tout le monde, sauf moi.

Je pensais que c'était vraiment moi qui gérais le boulot comme ça. Je ne voyais pas l'immense énergie que ça me prenait. C'était satisfaisant, en même temps. Tellement satisfaisant. Moi, celle qui avait toujours été tellement incapable aux yeux des autres, celle qui avait eu tellement de mal à se faire aimer, désormais faisait l'unanimité au boulot. J'étais devenue celle que j'avais toujours voulu être. J'avais inventé celle que je voulais devenir.

Et ça m'apportait tellement de bonheur ! C'est vrai, je ne peux pas dire que j'étais mal. Je sentais bien que tout ça me fatiguait, que je rentrais épuisée d'une journée normale de travail au bureau, mais je pensais juste que c'était pour tout le monde pareil.

Depuis quelque temps, je n'y arrive plus.

Mon cerveau a commencé à dire stop, un jour, il y a deux ou trois semaines peut-être. Impossible de me concentrer, envie de pleurer au moindre problème, à la moindre question d'un de mes collègues. L'impression que tout mon boulot était tellement vain, tellement futile, tellement inutile. J'avais commencé à avoir beaucoup de mal à travailler. J'arrivais encore à me concentrer à certains moments de la journée pendant lesquels je travaillais vite car je sentais que ça ne durerait pas. Et puis, mon cerveau partait. Sans prévenir. Devant un texte, devant un mail, devant un dossier, devant un collègue, ça ne prévenait pas et ça arrivait : je n'étais plus là. Ca m'est toujours arrivé, mais jusque là ça ne durait pas et j'arrivais toujours à revenir plus ou moins rapidement.

Là, depuis peu, je n'arrive plus à revenir. Je pars tellement loin, avec tellement de force, que le retour à la vie réelle est rendu impossible.

Ca se passe toujours de la même manière.

Le matin, j'arrive motivée. Vraiment. Prête à me mettre un coup de pied aux fesses, à ordonner à mon cerveau de se concentrer uniquement sur les tâches qui me sont attribuées. Quand j'arrive tôt, tout va bien. De 8 à 9 je suis presque seule, je peux bosser. Et puis, rapidement, tout le monde arrive. Ca défile dans mon bureau, ça papote, ça prend le café, ça me parle du dossier truc ou du dossier machin, le téléphone commence à sonner, et ça commence à me saouler. Je me déconcentre, je me démotive. Puis, au fur et à mesure de la journée, le mal-être s'installe. Les pensées s'éloignent, les dossiers restent ouverts sans que je puisse y jeter un oeil, et quand je fais un effort surhumain, je lis avec mes yeux mais mon cerveau n'y est pas. Je lis et relis toujours la même chose, je ne parviens plus à me concentrer.

Au début de la journée, ce n'est "qu'une" déconcentration. Et puis, ça devient une vague sensation de malaise, un sentiment de ne pas être à ma place. Dans l'après-midi, je commence à déprimer sérieusement, j'ai envie de partir, envie de pleurer, envie de crier. En fin de journée, ça devient carrément insupportable. Soit j'arrive à travailler un peu parce que j'ai des urgences téléphoniques auxquelles je ne peux pas ne pas répondre, et l'angoisse monte. Soit je suis sur des dossiers et j'ai une sensation de vertiges, la tête qui tourne, ainsi qu'une angoisse puissante lorsque quelqu'un entre dans mon bureau. Je ne suis plus capable.

J'ai envie de crier "je ne peux pas le faire", "je ne suis pas capable", "laissez-moi tranquille", envie de fuir, envie d'hurler que tout ça ne sert à rien, que je n'y arrive plus, que je ne sais pas faire.

Je me sens de plus en plus incapable de faire ce qu'on attend de moi.

J'ai toujours eu cette sensation d'imposture, mais elle est devenue totalement handicapante, source d'angoisse et de souffrance.

Je ne suis plus bien au travail.

Je suis même très mal.

Lundi, j'ai craqué. J'ai pleuré, j'ai tremblé, j'ai heureusement croisé une collègue d'un autre service, en lien avec les services sociaux, douce et empathique, elle s'est trouvée par un heureux hasard sur ma route alors que j'allais commettre l'irréparable : aller voir ma chef en pleurs (ma chef en qui je n'ai aucune confiance, qui ne pense qu'à elle et à sa carrière) et lui dire "j'arrête tout, j'en peux plus, j'en suis pas capable, je pars et je ne reviendrai pas".

Cette gentille collègue m'a emmenée dans son bureau, elle m'a fait parler, elle m'a conseillé sur la conduite à tenir face à ma hiérarchie (ne rien dire pour l'instant, surtout ne rien dire alors que moi justement j'avais tellement envie de dire...), rester administrative, aller voir mon médecin et me reposer, réfléchir, au calme, le temps qu'il faudra.

Ce que j'ai fait. J'ai essayé pour une fois, de ne pas écouter mes impulsions, mes intuitions, si bonnes d'habitudes mais incompatibles avec la vie professionnelle et adminitrative.

Mon médecin m'a arrêtée 15 jours. Il n'a fait aucune difficulté et s'est montré très compréhensif.

Depuis, je suis un peu mal à l'aise. Confrontée depuis toujours au refoulement de mes émotions (dans l'éducation que j'ai reçue, les psy sont des charlatans et les émotions ne sont rien. T'es pas malade physiquement, tu tiens debout, tu te plains pas et tu avances), je ne sais pas dire "ça ne va pas" quand je n'ai pas de mal physique.

Du coup, je ne sais plus. Soulagée de ne pas y retourner tout de suite, mais angoissée pour la suite. Consciente du fait que ça ne peut qu'être provisoire, que prolonger de 15 jours ne changera rien, qu'un jour tôt ou tard il faudra me confronter de nouveau à tout ça avant d'avoir suffisamment avancé dans mon projet de reconversion pour pouvoir quitter le système.

Alors, je prends des contacts. Service mobilité, assistante sociale, psy, tout est bon pour trouver des solutions, m'aider à avancer. Je sais de quoi je suis capable, je sais ce que je veux, je sais surtout ce que je ne veux plus, maintenant il va falloir, de toute urgence, faire les démarches qui me permettront de faire, enfin, quelque chose qui me corresponde, qui m'épanouisse au lieu de me détruire à petit feu.