Fragile... c'est le mot qui me correspond le mieux en ce moment.

Les bases de la connaissance de moi se dérobent et il faut les reconstruire. Plus solides. D'autres fondations, différentes. Tout repenser. Tout reconstruire, ou plutôt tout solidifier avec les nouvelles bases. Eviter que tout s'écroule.

La fatigue, encore.

Fatigue physique, fatigue nerveuse, fatigue intellectuelle. Des nuits courtes et mauvaises, toujours ces satanées dents, et cette course puérile et stérile au plus fatigué dans le couple, ou comment la fatigue détruit tout.

"Moi j'ai bossé toute la journée !" "oui mais moi j'ai fait la nuit !" "oui mais toi t'es resté peinard sans gosse toute la journée à la maison" "oui mais j'ai fait la vaisselle, la lessive et je me suis pas vraiment reposé !" "oui mais c'est pas mon problème tu pouvais dormir toute la journée si tu était fatigué !" etc... Chacun, aveugle à la souffrance de l'autre car englué dans sa propre survie.

Se battre pour coucher les enfants, se battre pour qui se lève la nuit, qui se lève le matin, se battre pour qui gère les enfants le matin (ah non, ça c'est moi), ou qui les gère le soir (ah ben non, ça c'est encore moi), se battre, être l'un contre l'autre alors que l'on a tellement besoin d'être l'un avec l'autre.

Le stress au boulot, toujours.

Stress du travail en lui-même, stress du téléphone qui sonne qui n'annonce que des problèmes ou des difficultés, stress du mail qui va chambouler tous mes projets de la journée, stress de se sentir incompétente, pas à sa place, stress de se dire que personne n'a remarqué à quel point on ne devrait pas se trouver là où se trouve, à quel point on y arrive pas, à quel point on est inadapté à ce travail et faire semblant. Semblant d'y arriver, semblant d'y trouver une satisfaction, semblant de savoir répondre, semblant de maîtriser...

Envie de pouvoir s'écrouler, un jour. De leur montrer mon immense, mon insondable fragilité dont personne n'a idée. Pleurer là-bas, au travail, dans les bras de quelqu'un qui pourrait me comprendre et ne trouver personne, jamais... Envie de pleurer et de me vider de tous ces sentiments, puis de partir, comprise, par quelqu'un qui me dit "tu n'es pas faite pour ça. Tu vas rester chez toi et écrire, ne reviens pas". Mais cette personne, ça ne peut être que moi. Et le chemin est encore long avant de pouvoir faire ça.

Dire mon incompétence. Dire à quel point je n'y arrive pas et je n'y arriverai jamais.

Stress de la vie sociale, aussi et surtout. Etre avec des gens et faire semblant d'y arriver. Combattre l'angoisse et l'émotion, toujours.

Depuis que je sais pourquoi je suis si fragile, j'ai l'impression que je le suis encore plus. Que tout remonte. Que tout fait surface alors que j'avais mis tant d'années, fait tant d'efforts pour tout dissimuler sous des couches plus ou moins solides, plus ou moins vieillles de semblant de confiance en moi.

Comment leur expliquer ?

Comment leur dire que sous ce masque de fille souriante, sociable, bien dans sa peau, cette fille qui fédère, cette fille qu'on écoute, cette fille qui décide, qui organise, qui convainc, se cache une asociale que le moindre contact avec un groupe de personne angoisse, émeut.

Solitude, toujours, et plus que jamais.

Cette certitude de ne pas être comme les autres qui s'impose alors que je faisais semblant de croire qu'on est tous un peu pareillement différents.

Comment savoir si on est vraiment différent ? Comment savoir si cette énergie immense déployée à m'adapter à la vie sociale, n'est pas la même chez les autres ? Comment comparer des ressentis que le simple fait d'expliquer travestit ?

Depuis que je suis petite, je rêve d'un appareil qui pourrait montrer à quelqu'un ce que ressent exactement une autre personne, comme si elle était dans son corps avec son esprit, pendant une minute, cinq minutes ou une journée, au choix. Pour comparer. Pour comparer un stress, pour comparer une douleur, pour comparer un sentiment d'amour, un sentiment de solitude, un sentiment d'angoisse. Pour partager. Vraiment.

La solitude de l'être humain est insondable. On est chacun seul enfermé dans des ressentis qu'on ne pourra jamais partager, même avec les gens qui nous connaissent le mieux. Le seul ersatz de partage, c'est avec ceux qui nous ressemblent vraiment. On peut avoir avec eux, pendant un court instant, l'impression de ressentir la même chose.

Depuis ce matin, je pleure.

Je pleure dans ma voiture en entendant à la radio qu'on n'a toujours pas retrouvé ce petit garçon de deux ans et demi. Et je pense à ce petit bonhomme, encore un bébé, seul quelque part. Et je pense à sa maman, plongée dans un désespoir que je ne peux qu'imaginer.

Je pleure au travail parce que j'ai peur, parce que je ne maîtrise plus mes émotions, parce que je n'arrive plus à gérer.

Je pleure dans ma voiture au retour parce qu'il y a plus de 4000 morts au Népal et que les journalistes ne parlent que des français qui se trouvaient là-bas, comme si les autres morts étaient accessoires.

Je pleure chez moi parce que LeTigre est fatiguée et pas du tout en mesure de m'aider ou même de m'écouter.

Je pleure de fatigue en me couchant en imaginant la nuit qui m'attend et la journée de travail demain.

Je pleure en écrivant mes ressentis ici.

Mais ça y est, je suis vide. Vide de larmes, vide de ces émotions envahissantes qui sont posées quelque part. Quelque part sur le net, loin de mon coeur...