Je recommence à moins bien dormir.

A cogiter sur mille choses.

Je recommence à me tirer les peaux des doigts, les peaux des lèvres, à la moindre émotion ou au moindre ennui (un peu tout le temps, donc).

Je recommence à me sentir le vilain petit canard.

Je recommence à douter qu'on m'aime.

Je recommence à douter de la sincérité des gens.

Quand on ne répond pas à un de mes SMS je me dis que j'ai dû blesser, que j'ai dû encore tomber à côté, encore rien comprendre, encore merder.

 

C'était parti, pourtant, tout ça. J'avais réussi (artificiellement peut-être ?) à être (à jouer à être ?) trop bien dans ma peau, souriante, heureuse, cool, la bonne copine, toujours sympa avec un mot gentil pour tout le monde. Quand on me regardait je me disais qu'on m'appréciait, quand on me parlait j'imaginais forcément que c'était avec un a priori favorable.

Et puis, j'ai décidé d'être vraiment moi. De ne plus jouer.

Et tout s'est écroulé.

Et je crois que je préférais quand je jouais à la fille cool et bien dans sa peau. Est-ce que je suis très bonne actrice ou est-ce que c'était un peu moi quand même, cette fille ? je l'aimais bien et les autres l'aimaient bien aussi.

Au boulot, j'étais "populaire", celle que les hommes regardent, celle que les femmes écoutent et dévisagent.

Ca avait un côté très satisfaisant, j'avais compris ce qu'il fallait faire pour être "au top".

Mais au top pour les autres.

Dans ma tête, dans mon corps, j'étais mal. Un mal étrange, un mal-être incompréhensible. Je ressortais épuisée de quelques minutes de discussion avec des collègues. Dans le contrôle, toujours. Pour mes fringues, pour mes gestes, pour mes postures, pour chacun de mes mots et chacun de mes regards, je contrôlais tout, tout le temps. Et ça me paraissait normal, en fait. J'ai toujours été comme ça. Toujours tout contrôlé, toute ma vie, depuis que je m'en souviens.

Au début, je croyais que c'était normal. Que tout le monde faisait comme ça. Et puis j'ai compris petit à petit, très lentement, que non, ce n'est pas normal de tout contrôler, tout le temps, à ce point. Que se contrôler un minimum en société, mettre un petit masque, ce n'est pas anormal, mais jouer à être une autre en permanence, c'est un peu pathologique.

Alors, j'ai décidé de ne plus le faire. J'ai profité de mon congé mat pour le faire, c'est plus facile puisque je commence dans un cercle plus restreint, sans passer par le milieu professionnel très stressant.

C'est aussi pour ça que j'ai un peu peur de mon retour au boulot. Comment ça va se passer ? Est-ce que je vais retrouver ce malaise duquel j'avais réussi à sortir ? Est-ce qu'il vaut mieux être toujours mal et angoissé, ou toujours jouer un rôle ? En d'autres termes, je suis toujours tiraillée entre ce besoin de me conformer à ce que la société est et attend, et le besoin de me replier sur ce que je suis vraiment.

Est-ce que je vais arriver à arrêter de toujours dire aux gens ce que je pense qu'ils attendent que je dise ??? et si j'y arrive, qu'est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ??? Je crois que je vais beaucoup moins parler. Ecouter. Observer. Parce que ça, c'est plus moi. C'est ce que je sais faire. Parler, je sais faire, je commence même à bien savoir faire même devant du monde (au prix d'un gros malaise et d'une grosse angoisse mais qui passent maintenant inaperçus), mais je joue. Et ça ne m'amuse plus, ça me prend trop d'énergie.

Mais les gens sont souvent mal à l'aise et ne comprennent pas les gens qui ne parlent pas beaucoup. Pourtant avec certaines personnes je sais bien faire la conversation, en étant vraiment moi-même, tout va bien. Dernièrement j'ai recontré trois filles super, trois mamans de l'école de Potam qui habitent près de chez moi avec qui je m'entends vraiment bien.

Avec elles, pas de malaise. Mais faut dire qu'elles ne me connaissent que depuis que je suis MOI. Elles m'acceptent et du coup je suis presque normale avec elles, parce que je suis à l'aise, comme avec mes meilleures copines.

Au boulot, c'est plus compliqué. On joue forcément un rôle. Et trouver le bon compromis entre ne pas perdre son identité et jouer un peu le jeu de la collectivité, c'est pas si facile. Pour l'instant j'ai été dans les deux extrêmes, j'espère arriver à remettre l'aiguille au centre (encore dans le contrôle, bordel...).