Elle a six ans.

Depuis au moins deux ans, elle fait un rêve, toujours le même, presque chaque nuit. Un rêve angoissant, un cauchemar qu'elle n'arrive pas à dépasser. Chaque soir elle s'endort avec la peur de refaire le rêve et chaque nuit elle se réveille en sueur, en proie à une violente angoisse et à une sensation de malaise qui se dissipe petit à petit. Puis, elle parvient à se rendormir.

Elle n'a jamais raconté ce rêve, à personne.

Elle pense qu'elle doit se débrouiller seule, elle ressent vaguement, intuitivement, qu'elle ne doit pas en parler, que les adultes ne comprendraient pas.

Elle a peur, et elle ne dit rien.

Elle a peur, et elle refuse de demander de l'aide.

Elle a peur, et elle est seule.

Seule, si petite, avec ce rêve si terrible qui lui laisse la gorge sèche et l'impression que quelque chose l'étouffe, une force immense à laquelle elle ne peut résister.

Elle est là, seule, debout, au milieu d'une pièce blanche. Une grande pièce rectangulaire sans meuble, où elle est seule au milieu des adultes. Soudain, les personnes autour d'elles se transforment, grossissent, grandissent, deviennent de véritables bibendum qui enflent et finissent par occuper toute la place, tout l'espace, autour d'elle. Personne ne la voit, elle n'existe plus, ils grossissent tous autour d'elle sans la voir, énormes masses blanches et l'air lui manque, elle n'a plus d'espace, plus d'oxygène, la pièce se remplit de toutes les particules de grosses personnes et elle, petite, si petite, noire au milieu des masses blanches, elle sombre.

Et elle se réveille. Toujours à ce moment-là. Le coeur qui bat fort, l'air qui lui manque, les mains moites et la tête qui tourne.

Elle n'ose plus se rendormir de peur de se retrouver à nouveau dans cette pièce.

Les nuits sont angoisse et solitude, tandis que le jour, ses parents disent d'elle que c'est une petite fille facile, docile et toujours heureuse.

 

Comment auraient-ils pu savoir ? Comment l'aider si elle ne dit rien, si elle ne raconte rien ?

Trente ans après, elle leur en veut tellement. Ils n'ont rien su et ne sauront probablement jamais qu'elle n'était pas si facile, pas si heureuse, pas si docile.