Les autres dansent.

Les autres vivent leur vie.

Les autres virevoltent entre leurs loisirs, leur sport, leurs enfants, leur métier, virevoltent si facilement.

Les autres papotent, les autres discutent, les autres rient aux blagues.

Les autres sont. Ils sont eux, ils sont là, ils sont leur esprit dans leur corps et tout se goupille bien. Il n'y a pas de bug, ils avancent avec leurs complexes, leurs qualités et leurs défauts, leur imperfection.

Ils sont ce qu'ils doivent être, et ils sont là, corps et âme.

Et moi, au milieu.

Mon corps, au milieu.

Mon corps et mon esprit pas au même endroit.

Mon corps qui est là et mon esprit qui est toujours ailleurs. Cette incapacité à être là où je suis est épuisante. Je m'évade, je m'absernte, toujours, partout. Ah non, deux exceptions, et pas des moindres : avec LeTigre et avec mes enfants, je suis vraiment là.

Moi au milieu des autres, c'est une catastrophe. C'est une imposture. C'est livrer au monde un visage qui n'est pas le mien. C'est élever mon esprit au-dessus de la scène et me regarder vivre au lieu de vivre. C'est être spectateur de sa propre vie et ne pas pouvoir retourner dans son corps. C'est ne pas avoir envie d'être là et ne pas pouvoir partir. C'est une prison dont je dois m'évader.

Parfois j'y arrive. Je m'évade. Vraiment, je veux dire, pas seulement avec mon esprit. Parfois je m'ennuie et je pars. Je vais aux toilettes et je reste là, longuement, seule et je me ressource. Je m'installe à l'écart dans un canapé quand tout le monde est à table lors d'un repas de famille.

Moi au milieu des autres, c'est l'angoisse.

C'est quoi dire ? Quoi faire ? Comment me comporter ?  Qu'attend-on de moi ? Que faire de mes mains, de mon regard ? Qui regarder ? Quand je regarde quelqu'un mon regard sonde et j'ai peur d'incommoder, ou alors peur qu'on me parle car je n'ai rien à dire. La politesse et l'habitude m'ont appris à répondre avec une spontanéité aussi feinte que crédible.

Moi au milieu des autres, ça se passe très bien. De l'extérieur. On me trouve joyeuse, souriante, ayant du répondant, rigolote, avenante.

A l'intérieur, c'est tout l'inverse. Je suis angoissée, je tremble, je ne veux pas parler, je ne voudrais être là que pour observer mais on m'oblige à participer et je ne sais pas faire. Je ne sais faire que semblant. Je n'y arrive pas, je ne veux pas, je voudrais qu'on respecte mon angoisse, je voudrais pouvoir ne pas parler, ne pas répondre, et m'expliquer par un simple "je n'ai rien à dire" qui ne serait pas interprété comme une bouderie car ce n'est pas ça.

Parfois je suis tentée d'être vraiment moi avec les autres. Mais le vrai moi est tellement solitaire et asocial que j'ai peur des conséquences que je ne suis pas encore prête à assumer. Alors j'essaie de l'être un peu. Je ne me montre plus aux pots du boulot, aux grandes fêtes. Lors des mariages et autres grandes fêtes de famille j'essaie d'assumer de rester dans mon coin et parfois ça marche, on m'oublie. Maintenant qu'il y a les enfants c'est plus facile, je m'occupe d'eux et m'éloigne des adultes. Je me sens bien avec les enfants ils ne sont pas exigeants. Ils prennent les autres comme ils sont et leur regard est interrogatif mais pas jugement.

Un jour, j'y arriverai.

Progressivement. Leur montrer qui je suis, vraiment. Et ne communiquer qu'avec ceux qui s'intéressent vraiment à celle que je suis.