Longtemps, très longtemps, j'ai vécu dans la révolte.

Révolte silencieuse toute mon enfance dans un apparent conformisme à toute épreuve, révolte du corps au début de ma vie d'adulte lorsque je cumulais crises d'angoisse, tachicardie, dépression et phobie sociale sans qu'aucun des médecins que j'ai consulté ne m'envoie voir un psy..., révolte sociale quand j'ai dit merde à mon mariage et à ma vie rangée (pour retrouver finalement une autre vie rangée... on en parlera une autre fois si vous voulez bien...)

Et aujourd'hui, je suis fatiguée de me révolter. Pourtant j'en ai des raisons. Tout me révolte, à commencer par l'absurdité de la vie quotidienne...

Mais comment pouvoir avancer sereinement, comment trouver l'apaisement avec ce feu de révolte permanent ?

Petit à petit, je me suis détachée de cette colère et incompréhension, de cette impression de devoir me conformer à quelque chose qui ne m'est pas destiné.

Vous connaissez le livre "quatre petits coins de rien du tout ?" c'est un livre pour enfant que Potam avait choisi à la bibliothèque, l'histoire d'un petit carré qui voulait entrer dans la grande maison avec tous ses amis les petits ronds. Mais il ne pouvait pas entrer car la porte était ronde et lui était carré. Très longtemps le petit carré a tenté de devenir rond pour entrer mais n'y est jamais parvenu. Et puis un jour, les petits ronds ont compris que ce n'était pas petit carré qu'il fallait changer, mais la porte. Et ils découpèrent quatre petits coins de rien du tout à la porte pour que petit carré puisse entrer.

Voilà. C'est l'histoire de ma vie ce livre, sauf que personne ne coupera quatre petits coins même de rien du tout pour que je puisse entrer, alors j'ai décidé de rester dehors.

Je me suis résignée.

Dans mon couple, d'abord. J'ai arrêté de vouloir qu'il me rende heureuse. C'était mission impossible, rien ni personne d'autre que moi-même ne peut me rendre heureuse alors j'ai décidé de le rendre heureux, moi. Parce que le Tigre il est comme ça : il est heureux s'il me voit souriante et douce, aimante et apaisée. Alors je le suis. Et ça ne me demande pas beaucoup d'effort. Je fais juste taire la révolte qui essaie de gronder en moi, et je laisse s'exprimer la partie douce, calme et en apparence équilibrée. C'est facile et ça rapporte gros.

La révolte, le feu, les questions auxquelles jamais personne ne pourra trouver de réponse, les remises en question incessantes de tout mon mode de vie, de mon mode de pensée, de mon équilibre quotidien, de mes choix de vie, c'est trop fatigant.

J'en ai assez de rêver à toutes les vies que je voudrais vivre et de devoir me contenter d'une seule si incomplète, avec autant de contraintes incompressibles qui me bouffent le cerveau. Mes rêves, mes passions, mon imagination, la beauté, sont relégués au second plan, après tout le reste qu'il faut faire, qu'il faut être. Et à force de ne plus avoir ni le temps ni l'énergie, tout ce qui est beau s'étiole petit à petit et disparaît de ma vie.

Ne reste que le quotidien. Ce truc si lourd avec autant d'inertie, cette masse plus grosse chaque année qui écrase, qui tue, qui ternit tout.

Je voudrais exercer mille métiers, avoir mille passions, lire mille livres, habiter mille régions... Ma petite vie si étriquée ne me le permet pas. Je pourrais encore me révolter contre tout ça, comme je me suis révoltée contre toute chose sociale à laquelle j'ai été confrontée.

Mais je ne le fais plus. Mon cerveau a dit stop, et me remercie de cette trêve, momentanée ou définitive je ne sais pas, que je lui offre.

Acceptation, silence, oubli.

Accepter la tristesse de nos vies. Accepter de n'avoir les moyens d'y mettre seulement trois ou quatre couleurs alors qu'on l'aimerait étincelante et multicolore.

Se taire lorsqu'on a envie de s'insurger. Laisser couler. Ne rien dire pour ne plus se justifier. Pour ne plus lutter pour se faire comprendre. Jeu vain et fatigant, souvent inutile.

Se taire avec les gens, se taire avec LeTigre, accepter que "dire" est un moyen trop peu fiable pour exprimer les choses trop profondes. Accepter la solitude absolue que les mots ne peuvent pas guérir, contre toute illusion. Accepter qu'il y a des choses qu'on ne pourra jamais dire. A personne, dans aucune circonstances. Qu'il faudrait une âme jumelle et que les mots de chacun veuille dire exactement la même chose, ce qui n'est pas possible parce que l'humain entend autre chose que ce que l'autre dit.

Oublier certains de ses rêves, oublier de penser, oublier les contraintes, oublier les blessures, les vexations, les frustrations. Avancer et oublier au fur et à mesure. Laisser la place dans le cerveau seulement à ce qui vaut vraiment le coup. La phrase blessante du Tigre, oublier. La journée pourrie, oublier. La fatigue, oublier (vous avez remarqué comme la fatigue se laisse oublier parfois ? Comme tout est dans le mental ? Comme la journée est différente quand on se réveille en se disant "trop bien, j'ai dormi au moins 6 heures !" de quand on se lamente "mais j'ai même pas eu mes 7 heures comment je vais faiiiiiiire ????").

Est-ce que tout ça est triste ?

Est-ce qu'on ne se perd pas en renonçant à autant de ce qui a fait notre existence ?

Non. Je ne pense pas. C'est sage. C'est se connaître et faire taire les parties les plus sombres de son MOI sans vouloir les supprimer. Les connaître pour les apprivoiser et ne plus en avoir peur.