Parfois on croit décider mais on ne décide rien.

On suit ce qui nous est dicté par les lois de la société, les lois de sa conscience et de sa morale, les lois du qu'en dira-t-on et celles autrement plus sournoises de sa culpabilité.

On se dit "j'arrête quand je veux, c'est moi qui décide", et on n'arrive pas à arrêter.

Pour Potam ça m'a fait la même chose. J'étais enlisée dans un allaitement galère avec un bébé qui hurlait, des tétées dans les cris et la douleur, et j'ai continué. Pourquoi ? Je ne sais même pas. Ca ne me faisait pas plaisir, ça ne faisait pas de bien au bébé, juste les phrases des uns et des autres qui s'étaient immiscées jusqu'au plus profond de ma conscience sociale.

"c'est le meilleur lait pour ton bébé"

"c'est bien de continuer quand même"

"il faut tenir bon c'est pour le bien du bébé"

"c'est prouvé, les bébés allaités sont en meilleure santé"

"ah tu allaites ! c'est génial ! ça me rappelle de tellement bons souvenirs !"

"il FAUT allaiter hein ?"

etc...

Toutes ces phrases dites sans trop y penser, qui créent une sorte de magma de bonnes pratiques à respecter, de code de la bonne mère qu'il faut suivre.

Je suis si faible.

Si influençable.

Je dis que je choisis et je ne choisis rien. Tout m'est imposé par ma conscience et la pression sociale.

Depuis quelques jours je me dis "bientôt, j'arrête" (de tirer mon lait, trois fois par jour, pour nourrir bébé Koala), et puis je continue. Je remets la décision à plus tard. Je suis fatiguée, déprimée, j'ai envie d'arrêter et je ne le fais pas.

Et la seule raison, c'est les autres.

C'est LeTigre qui me dit "ma puce, tu arrêtes quand tu veux mais quand même, ton lait, y a rien de mieux pour bébé Koala..."

C'est ma soeur qui répond à un de mes textos par "oui mais quand même ça vaut le coup que tu continues".

C'est vous aussi, au travers de vos commentaires et sans le vouloir, qui me mettez la pression (que je me mets moi-même, d'accord).

Aujourd'hui je vous le dis tout net, c'est peut-être pas sympa, pas politiquement correct, mais je ne peux pas, je ne veux pas, lire des commentaires dans lesquel vous prendrez parti. Je ne veux pas de "il faut arrêter" ou "il faut continuer", ni aucun autre débat ou avis sur l'allaitement car ces débats m'épuisent.

Il y a les faits. Les nuits hachées et trop courtes, les journées de pleurs de bébé Koala qui pleure pour s'endormir, qui a toujours mal au ventre, et qui se réveille au bout de cinq minutes quand on pense enfin pouvoir prendre 5 minutes pour ranger la cuisine ou se doucher.

Il y a cette fatigue. Physique bien sûr mais surtout nerveuse. Parce que les nuits, c'est une chose, mais j'ai l'immense chance (peut-être encore les hormones de l'allaitement) d'avoir un sommeil très réparateur entre les réveils. Mais ces décibels dans les oreilles, jour après jour, c'est épuisant. Le bébé qui hurle dans un bras, Potam qui danse, chante, parle fort, pose mille questions à la seconde, à côté de moi.

Ce bébé que j'aimerais apaiser, que j'aimerais voir enfin aller bien et arrêter de pousser comme un dératé sans rien trouver dans sa couche.

Jamais de répit.

Jamais une autre activité. Aucun loisir, aucune pause, aucun sport, aucune amie, pas de famille, je passe mon temps entre mes murs avec mes petits boulets (que j'aime à la folie hein, soyons claire). Mes seules sorties sont pour emmener Potam à l'école et aller le chercher. Quelle joie quand j'arrive à discuter cinq minutes avec une autre maman !

Il y a LeTigre, aussi. LeTigre qui travaille la nuit en région parisienne trois ou quatre jours par semaine, qui rentre épuisé et qui n'arrive pas à se reposer. Qui est de mauvaise humeur en permanence, râle et ne me fais plus aucun sourire.

Ce dialogue qu'on perd.

Cet état de fatigue dans lequel on se noie, seul, l'un à côté de l'autre sans pouvoir s'entr'aider car on va tous les deux mal.

Cette impossibilité, du coup, à lui déléguer les petits. Il prend le relai, il s'en occupe, mais toujours avec moi. Jamais seul avec les deux, il ne veut pas, ne peut pas, ou alors juste le temps d'une douche et encore, je dois lui laisser bébé endormi.

Cette impossibilité à lui faire comprendre mon mal-être car il est enlisé dans le sien. Cette impression qu'on a, chacun, d'être le plus fatigué des deux.

Et cette idée aussi, cette sensation idiote de tout devoir assumer parce que je l'ai "contraint". En fait je ne l'ai pas contraint, il a dit oui pour ce deuz, mais un oui timide. Un oui pour moi. Un oui plein de conditions. Il avait peur que "le deuz nous pourrisse les nuits et Potam les journées". J'ai beau lui répéter que bébé Koala n'a même pas deux mois, qu'il faut être patient, il se voit déjà ne pas dormir pendant des mois. Et moi j'ai beau avoir confiance, avoir espoir que ça s'arrange bientôt, je sais qu'il y a une possibilité non négligeable pour qu'en effet, nos nuits soient pourries pendant des mois (je veux pas je veux pas je veux pas).

Je voudrais sortir. M'aérer avec d'autres gens (car je sors oui, je fais des balades, mais seule avec les enfants). Avoir une vie sociale. Avoir l'impression d'être autre chose qu'un distributeur de bras, d'amour, de temps et d'énergie.

Cette énergie que je donne, il faut que je la récupère quelque part. Sinon je meurs doucement, étouffée par tant besoins à satisfaire.

Je sais que tout ça est provisoire. Je sais que je dois être patiente et me dire que ça passera. Je sais que bébé Koala va grandir, trouver un rythme (côté rythme il n'y a aucune régularité la journée, les horaires de repas et de sieste varient chaque jour. La nuit par contre, c'est à peu près calé sur des réveils à 1h/1h30, 4h/4h30 et 6h30 ou 7h).

Et au milieu de tout ça, trouver le temps, l'énergie, le courage de tirer mon lait, toute la journée. De stocker, d'organiser, de nettoyer. De créer une file de pots à lait dans le frigo avec la règle "first in, first out". Y déroger lorsque je viens de tirer et qu'il a faim. Me retrouver alors avec des fins de pots à mélanger pour faire un bib. Me poser sans cesse la question : est-il important de lui donner le matin le lait du matin et le soir le lait du soir ? oui parce que le lait change au fur et à mesure de la journée. Si je lui donne avant de dormir un bib de lait du matin, ça ne le calera pas, le lait du matin est abondant mais clair et peu nourrissant.

J'ai tellement envie de tout arrêter. Chaque jour je me dis "c'est le dernier jour", et chaque jour je continue. Je regarde ma boîte de lait (je lui en donne de temps en temps quand je suis à court parce qu'il a pris des bib très rapprochés) et je me dis "peut-être qu'avec ça il dormirait mieux", "peut-être qu'il se calerait mieux et arrêterait de se réveiller parce qu'il a faim cinq minutes après s'être endormi".

J'ai mal aux seins à force de tirer dessus. Hier soir il y a eu trois gouttes de sang dans mon lait.

J'ai tellement envie d'arrêter. Et tellement envie de trouver le courage de continuer.