Toujours sereine.

Toujours là.

Toujours pleine.

Toujours aussi grosse, je me demande où et quand ça va s'arrêter, j'ai renoncé à me peser c'est pas bon pour mon moral !

LeTigre repart cet après-midi et revient jeudi, et je n'ai qu'une peur : qu'il arrive trop tard. Alors je me répète que ce n'est pas grave s'il rate la naissance, des milliers de femmes accouchent sans leur homme, et de toutes façons on fera ce qu'on peut.

Ma mère arrive tout à l'heure donc maintenant je suis cool car il y aura toujours quelqu'un pour m'emmener et garder Potam.

Mes sentiments sont très partagés, à certains moments j'ai vraiment hâte que ça se termine, et à d'autres je me dis "non pas tout de suite, encore un peu de temps..." et je câline mon Potamou qui me scotche, qui me fait des bisous (baveux pleins de microbes mais je fais semblant de rien), et je lui explique à peu près comment ça devrait se passer, et je continue à préparer l'arrivée du bébé, tranquillement, je repasse les capes de bain, on a fini de repeindre la chambre (punaise même la peinture deux matinées entières ça n'a rien déclenché...!), j'essaie de me préparer un peu par exemple je fais des stages prolongés dans la pièce où on stocke toutes les affaires de bébé, je reste là, je regarde, j'imagine, je m'imprègne, j'essaie de visualiser et puis non, j'y arrive pas.

J'essaie de réaliser que dans mon ventre il y a le petit garçon que je vais découvrir dans les prochains jours, déjà fini, tel quel, juste inaccessible. Il est là, sous ma main, dans mon ventre, tout près de la sortie mais encore invisible, il est là exactement comme je vais le découvrir, et je ne peux pas encore le voir. C'est tellement surréaliste.

Et cette vie qui va basculer. On est déjà un peu quatre mais encore tellement trois. Ce bidon énorme est avec moi, avec nous tout le temps, mais ma peau cache l'essentiel. Pas de bruit, pas d'odeur, pas de visage, juste une présence tellement pesante mais silencieuse, avant une nouvelle vie imminente.

Chaque jour peut être le bon. Chaque nuit peut être la bonne. Et je me réveille en me disant "pas encore ".

Et Potam me dit "maman, je veux aller à l'hôpital avec toi". Et je lui explique que quand le bébé aura décidé de sortir, papa m'emmènera à l'hôpital et que lui restera avec mamie, que les petits enfants n'ont pas le droit de venir à l'hôpital avant que le bébé soit là, mais qu'il viendra me voir dès que le bébé sera sorti. Il me répond, serein, calme, "d'accord".

Il me dit que lui aussi a un bébé dans son ventre "regarde, maman !", qu'il va sortir aussi, en même temps que moi, "par là" en me montrant son nombril. "Regarde maman, ce que j'ai !" "oui mon chéri, c'est ton nombril on en a tous un, regarde moi aussi j'en ai un...".

Il m'a dit qu'il voudra tenir le bébé dans ses bras. Qu'il lui montrera ses livres et lui chantera des chansons. J'espère tellement que ce sera aussi simple...

Parfois j'ai des angoisses comme pour Potam, peur qu'il ait une malformation, un handicap, peur qu'il ne soit pas beau. Peur qu'il soit trop différent de Potam, ou trop pareil, je ne sais pas. C'est bizarre un deuxième. On s'attend un peu au même bébé alors qu'on sait très bien que ce sera un nouveau petit être avec toute son individualité. Mais c'est si dur, d'imaginer un être humain qu'on ne connaît pas. Parfois je l'imagine brun comme son père, parfois blondinet comme Potam. Mais le plus souvent je ne l'imagine pas, je n'y arrive pas. J'attends juste de voir, et j'ai un peu peur, de cette énorme émotion que je vais ressentir, de cette bouffée d'amour qui va me submerger alors que jusqu'ici elle était réservée à Potam...

Quand je vais éteindre la lumière de Potam le soir quand il dort, je l'observe, et je le trouve immense dans son petit lit, déjà grand garçon avec ses positions de sommeil qui ne sont plus celles d'un bébé. Avec sa tignasse et sa jolie tête de grand garçon. Et pourtant c'est encore mon bébé, mon tout-petit, il a encore tellement besoin de moi. Et bientôt j'aurai dans mes bras un minuscule bébé. Je voudrais les porter tous les deux. Ne pas devoir choisir, ne pas devoir renoncer, pouvoir leur apporter à tous les deux toute l'attention dont ils ont besoin au moment où ils en auront besoin... Pourvu que ça ne soit pas toujours en même temps...