ca_6_6Il paraît, que quand on veut être maman, on se pose inconsciemment plein de questions par rapport à notre rapport avec notre propre mère. Une façon de faire le point avant d'être soi-même une maman.
Alors faisons le point.

Je reproche, comme beaucoup de filles j'imagine, beaucoup de choses à ma mère. Mais elle m'a aussi apporté plein de choses. En fait, cette interrogation n'est pas nouvelle pour moi. J'ai déjà beaucoup réfléchi à tout ça mais je n'ai jamais vraiment cherché à faire le tri, à ranger ça dans mon cerveau, à pardonner, à passer outre. J'ai toujours une légère boule au ventre quand je me rappelle mon adolescence, et ma mère qui ne me comprenait pas. Qui me laissait seule face à mon malaise, à mon incompréhension, à mon désarroi.

Alors aujourd'hui, j'ai décidé d'essayer de faire le point, de lister les choses positives et les choses négatives que je ressens pour elle, pour essayer de vider un peu cette source d'émotions contradictoires.
Soyons claire, je ne pense pas que cette démarche m'aidera à concevoir un bébé. Par contre, je pense que c'est bien de la faire afin d'appréhender la maternité plus sereinement.

Déjà je le sais, ma mère m'aime et m'a toujours aimée. Petites, on était ses trésors, ses rayons de soleil. Et je sais aussi, qu'elle a tous les jours fait de son mieux pour nous apporter tout ce dont on avait besoin. Parfois maladroitement, mais toujours avec de bonnes intentions.

Alors pour commencer, qu'est-ce que je ressens de positif envers ce qu'elle m'a donné :
Elle m'a toujours donné beaucoup d'amour. Elle m'a appris la douceur, les câlins, les caresses, des contes, des chansons, des poèmes. Petites, avec ma soeur elle nous lisait une longue histoire tous les soirs. Entre nous deux, elle nous lisait l'histoire des malheurs de Sophie, en nous expliquant, en nous rassurant, en inventant un peu pour répondre à nos questions. Elle nous chantait des chansons qu'on apprenait avec elle. Elle nous parlait avec une voix hyper douce qui berçait nos soirées et nous aidait à nous endormir sereinement. Nous faisait des câlins, tout le temps. Autant qu'on voulait. Nous caressait les cheveux et le visage de ses doigts de fée qui nous faisaient dormir. Restait auprès de nous jusqu'à ce qu'on s'endorme quand on était malades. Nous prenait dans ses bras quand on avait du chagrin, en nous disant des mots réconfortants qui nous faisaient tout oublier.

En fait, honnêtement, j'ai eu une enfance de rêve. Les seuls souvenirs que j'en ai sont doux et agréables. L'impression d'avoir passé des années dans une bulle d'amour, de jeux, de douceur et de belles choses.

Ca s'est gâté à l'adolescence. J'ai pris dix kilos en un an, quinze en deux ans et je suis passée du 80A au 90D en un an. Cette métamorphose de mon corps m'a rendue malheureuse. Profondément malheureuse. J'ai, d'un seul coup, oublié mon enfance et pénétré dans un corps d'adulte alors que mon esprit n'était pas prêt.

Ce que je reproche à ma mère :
Elle ne m'a pas aidée à devenir une femme. Elle n'a pas su m'aider. Je sais qu'elle a essayé, mais elle ne m'a jamais comprise. Je sais qu'elle a toujours beaucoup mieux compris ma soeur que moi, car elle était comme elle, petite. Moi, ado, j'étais une énigme et une étrangère pour ma mère. Je l'ai vu et compris tous les jours pendant des années. Et même maintenant. Et je lui en veux pour ça. Pour ce lien qui s'est cassé entre nous à mes treize ans. Peut-être par ma faute, car je ne lui parlais plus. Mais comment peut-on être responsable de ça à treize ans ? J'ai réagi violemment face à ma maman qui ne me reconnaissait plus. Qui aurait aimé me comprendre et m'aider, mais qui est restée sans arme face à une ado mal dans son corps qui se repliait sur elle même.
J'ai un souvenir atroce de cette période. J'avais des envies suicidaires. Tous les jours. Je me détestais. Je ne voulais plus aller au collège. Je prenais du poids. J'avais envie d'arracher ces énormes mamelles qui avaient poussé sur ma poitrine soudainement. Je me haïssais. Je me vomissais et je m'emplissais de nourriture pour punir ce vilain corps qui n'était plus le mien. Et pas une fois, dans mes souvenirs en tout cas, ma mère ne m'a expliqué ce qui m'arrivait. Pas une fois elle ne m'a rassurée face à ce changement radical. J'étais seule. Seule à treize ans face à une vie qui me paraissait insupportable.

J'en veux terriblement à ma mère pour ça. Je sais que c'est injuste, qu'elle a fait comme elle a pu et qu'elle n'a pas su trouver les mots, mais ça me paraît tellement simple, aujourd'hui, il aurait juste fallu qu'elle me dise que c'était normal, qu'elle avait vécu la même chose, que je devenais une femme et qu'elle allait m'aider. Jamais elle ne m'a dit tout ça.

J'ai mis des années à devenir une femme. Jusqu'à 20 ans, j'ai été mal dans ma peau, je ne savais pas me mettre en valeur, je ne pouvais pas m'accepter. Sept années horribles truffées de mauvais souvenirs et de haine envers moi-même.
Ma mère ne m'a jamais expliqué comment on s'épile. Ne m'a jamais expliqué comment mettre son corps en valeur, comment s'occuper de soi. Je me souviens de ces horribles séances d'essayage dans les magasins quand j'étais ado. J'en chialais rien qu'à voir mon reflet dans une glace. C'était un calvaire pour ma mère de m'habiller, mais pour moi encore plus. Ca finissait toujours en drame, moi en larmes et butée, ma mère énervée et fatiguée.
J'en veux à ma mère, parce que depuis que je suis adulte, c'est moi qui m'occupe d'elle.


Bien sûr, elle n'y est pour rien. Elle n'a jamais appris. N'a jamais su. N'a jamais été, elle non plus, réellement une femme qui assume son corps. Alors comment lui en vouloir ? Pourtant je lui en veux.
C'était elle, l'adulte. A elle de m'aider et de m'apprendre.

Je suis devenue une femme malgré tout, après des années de galère, toute seule. Sans son aide, j'y suis arrivée. Encore maintenant, elle ne me comprend pas. Mais maintenant, ça n'a plus d'importance, ou plus autant en tout cas. Je fais sans elle. Elle m'aime mais je reste une énigme.

Alors la conclusion, qu'est-ce que c'est ? Il faut que je lui pardonne pour tout ça ? Que je comprenne, maintenant que je suis une femme prête à devenir maman, qu'une maman ce n'est pas un être parfait mais un être humain qui donne ce qu'il a à donner ? Je le sais bien... mais je n'arrive pas vraiment à lui pardonner. J'avais tellement besoin d'elle à ce moment là. Je la rejetais, je le sais, parce que je me souviens que sa volonté de bien faire était tellement évidente dans sa maladresse, ça m'horripilait encore plus. Ce manque de spontanéité, ça m'a fait tellement mal.
Et c'est ce que je retiens de tout ça : avec ses enfants, il faut être spontané. Faire des erreurs, ce n'est pas grave. Mais construire un lien artificiel, c'est super grave.
Si elle m'avait simplement dit un jour, même sous le coup de la colère : "je ne comprends pas ce que tu ressens, je ne te comprends plus, je ne sais plus comment faire", tout aurait peut-être été différent. J'aurais peut-être compris qu'il suffisait de lui ouvrir un tout petit peu mon coeur pour qu'elle puisse m'aider.

Alors voilà. Je vais essayer de tirer de tout ça quelque chose de positif : grâce à ses maladresses et à ses erreurs, je comprends maintenant ce qui est important pour un enfant. Dire les choses. Dire son incapacité à aider et mettre des mots sur ce que l'enfant ne fait que ressentir sans pouvoir le nommer. Comment moi, à treize ans, j'aurais pu dire un jour à ma mère : "je n'ai pas envie de devenir une femme, c'est trop dur, j'y arrive pas" ? Je le lui ai montré par des signes, en mangeant tout ce que je pouvais avaler, en me renfermant, en refusant d'aller au collège. A partir de ces signes, elle aurait pu me dire, elle : "tu sais, tu es mal parce que ton corps change, tu deviens une femme, c'est bien d'être une femme, tu verras, je vais t'aider". Et même si elle avait été dépourvue d'armes pour m'aider, j'aurais su qu'elle comprenait et ces quelques mots m'auraient aidé à comprendre que j'étais normale.

Il faudrait que je trouve la force de mettre tout ça au placard et de lui pardonner une fois pour toutes. De comprendre ce qu'elle a ressenti, elle, à 40 ans et maman d'une ado. Comme elle a dû souffrir de voir son enfant lui échapper. De ne pas comprendre. De ne pas savoir. De louper des moments clés qui auraient pu devenir de la complicité.