Je crois que dans notre société, ne pas arriver à faire des enfants, c'est tabou.

C'est pas très original ce que je vous raconte, aujourd'hui, mais ça ne fait pas longtemps que j'ai vraiment réalisé la portée de tout ça. La preuve principale, c'est déjà que c'est largement "inconnu" comme problème. Tant qu'on n'y est pas confronté, on n'y pense pas, on ne sait pas, on s'en fout et on pense aux gens stériles comme on pense à ceux qui ont un cancer : c'est pas de bol, ça doit être dur, j'aimerais pas que ça m'arrive, heureusement c'est les autres, c'est pas moi.
D'où la réaction des gens. Quand on a 30 ans, qu'on est en couple et qu'on achète une maison, au moins 80% des gens qu'on croise tous les jours nous pose la question "alors, vous allez faire un bébé maintenant ?". Jamais personne - de bonne foi- ne se dit que peut-être, les choses ne sont pas si faciles. Pour la plupart des gens, faire un bébé, il suffit de le vouloir, et une femme qui n'y arrive pas "c'est sûr, c'est dans la tête, elle y pense trop. Moi je connais une fille, et ben elle arrivait pas à tomber enceinte, elle est partie en vacances - elle a déménagé - elle a abandonné - et ça a marché tout seul". Les gens ne savent pas. Ne comprennent pas que parfois, c'est le corps qui est malade et que nous non plus, si ça avait marché tout de suite, on n'y aurait pas trop pensé. On n'aurait pas fait une fixation.

Bref... et puis une autre preuve du fait que tout le monde s'en fout : pas une seule revue, pas un seul bouquin, sur l'infertilité. Parfois, ça fait l'objet d'un tout petit paragraphe au début d'un livre sur la grossesse, deux pages maxi sur la date d'ovulation et l'hygiène de vie à adopter.
En quête de réponses, d'aide psychologique, j'ai longtemps cherché de la lecture sur ce sujet. J'avais envie de trouver des études qui montreraient l'impact réel du psychologique, ou alors les raisons qui font que parfois ça ne marche pas, qui donneraient des témoignages, des idées, l'impact de certains aliments, etc... Mais rien. Rien de rien. C'est pour ça qu'on va sans arrêt lire des forums ou des blog. A croire qu'on est seule au monde à vivre ça, alors que beaucoup de couples sont confrontés au même problème.

Tout à l'heure, après le repas à la cantine, avec mon collègue F. on a fait un petit tour à la presse, et comme toujours j'ai été à l'affût d'un article sur le sujet dans la presse fémimine. Mais il n'y en a jamais. Des revues sur la grossesse, plein, des articles sur l'envie de faire un bébé, plein aussi mais qui s'arrêtent à la décision. Et entre les deux ? Les médecins ne nous écoutent pas beaucoup, on n'a de réponse nulle part, on a l'impression d'avoir un statut à part, entre les gens qui n'ont pas encore décidé de faire un enfant et ceux qui en ont, ou les femmes qui sont enceintes. On est dans une faille de la société, un no man's land dont personne n'a envie de parler, qui n'existe que dans nos têtes ("mais arrête d'y penser, ça va arriver" oui mais en attendant ????). Une faille où on n'arrive pas à s'intégrer dans les conversations de la vraie vie des autres.
Où le midi, à la cantine, avec les collègues, on ne peut parler ni de nos enfants, ni de notre grossesse, ni de notre refus d'en avoir. Où on se tait. Qu'est-ce qu'on devrait dire ? Entre les frites et la salade, sortir "ben moi, ça fait un an et demi que j'essaie et ça marche pas" ?

Et pourtant, ce tabou, si c'était nous qui le provoquions ? Parce qu'on a honte, qu'on se sent coupable, qu'on croit que personne ne pourrait comprendre ? Peut-être que si on en parlait, on verrait que la collègue Martine de la compta, elle aussi elle galère. Et que la femme de Roger, elle a mis deux ans à tomber enceinte, ou que celle de Frédéric n'a jamais pu faire de deuxième.
Chacun reste dans son silence, on n'ose pas, parce qu'on trouve ça intime. Mais pourquoi ?

Mais si on le dit, alors quelques mois plus tard on voit les regards interrogateurs, on surprend un regard vers notre ventre pour voir s'il a grossi, ou vers le verre de vin qu'on va refuser. Et c'est ça qu'on déteste. On aimerait tellement pouvoir se pavaner : "et oui, ça y est, c'est bon !" mais cette tristesse profonde nous fait appréhender le moindre regard, la moindre parole ou la moindre question sur le sujet. Ne pas craquer. Ne pas se mettre à pleurer.